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L’ère adulte

«Allo?
- Allo…»
Dès que j’entends sa voix, mon cœur se met à vouloir sortir de ma poitrine. Les idées s’empilent dans ma tête comme un jeu de Mikado et je ne suis capable de répondre qu’un «euh…» hésitant et pas viril pour deux cennes.
«T’es tout seul?» me demande-t-elle de sa voix suave qui laisse deviner un sourire en coin.

Du divan j’aperçois ma femme, de dos, s’affairant sur le plan de travail. Je tourne la tête dans l’autre sens pour faire aller mes mots vers la salle de bain, en espérant qu’ils ne ricochent pas sur le miroir pour se retrouver dans la cuisine, et je réponds «Euh… non. Pas vraiment.»
Beaucoup d’efforts pour pas grand-chose, finalement.

Son sourire me rappelle sa bouche, et sa bouche sa langue, et sa langue…
Une pensée fugace et incongrue des poubelles qui s’accumulent sur son balcon est vite chassée par le souvenir de la fois où on l’a fait, moi derrière elle, elle appuyée sur une porte vitrée.
«Je peux pas te parler là…» J’essaye de prendre un air naturel au cas où ma femme se retourne. Encore très belle, ma femme. Différente, mais très belle.
Je bande.
Je sais pas si c’est la voix qui fait penser à la bouche qui fait penser à la langue, je sais pas si c’est la présence de ma femme, encore très belle mais différente ou une combinaison des deux, mais je bande, et plus je pense que je bande, plus je bande. Étonnant, comme phénomène.
Parfois - pas souvent, mais quand même- c’est l’inverse. Je ne bande pas, je pense que je ne bande pas, et du coup je bande pas. Enfin moins.
Quoique vous me direz, si on retranche zéro de zéro, ça fait toujours autant zéro.

Elle ne raccroche pas. Elle me demande ce que je fais. Je lui demande «La charte graphique?» et elle rit. Elle me demande si je bande. C’est un sujet redondant. Je lui réponds que euh oui.
Coup d’oeil vers le dos de ma femme qui épluche des légumes. Elle sait en faire, des choses, ma femme, avec son dos, c’est une femme formidable. C’est une femme formidable. C’est une femme formidable…
Je suis décontenancé, et je ne suis pas drôle, décontenancé, moi qui suis d’ordinaire si comique.
Je suis décontenancé, et dans cet état-là, j’utilise le mot «comique», puisque je n’ai pas pu placer «zucchini».

Elle me dit qu’elle pensait à moi, alors qu’elle a appelé. La fille du téléphone. La fille du bureau d’à-côté, la fille des emails, la fille avec sa jupe, la fille avec son string à elle dans ma main à moi, la fille de sur mon bureau, avec sa jupe relevée et moi derrière elle, la fille avec sa bouche qui me fait penser à sa langue.
Elle a appelé parce qu’elle a envie de moi, qu’elle dit.
Allons bon.
Il faudrait que je m’exile. Dans la chambre. La chambre, c’est bien mais louche.
«L’exil téléphonique est louche pour l’homme adultère», proverbe québécois, moi, juin 2007.
Je reste donc planté au milieu du salon, les yeux rivés sur un dos qui émince, l’oreille collée sur une bouche qui fait penser à une langue, ne sachant plus à quel saint me vouer.
Ses saints, à celle du téléphone, sont petits et blancs. Ceux de ma femmes sont moins petits, et moins blancs. Je les honore le premier novembre de chaque année.

Sous un des coussins écaille-de-tortue que ma blonde a acheté chez Linen Chest pour aller avec les rideaux, le tapis, les bougeoirs et le centre de table, mon érection. «Sous les pavés, la plage», qu’y disaient.

Je parle logo et code de couleur pendant que l’autre bout du fil me chuchote des obscénités au creux de l’oreille. Ça l’amuse beaucoup, l’autre bout du fil. Il est très joueur. Je dois l’être aussi, puisque je ne raccroche pas.
Je dois surtout être fou.
Je veux savoir ce qui se passe après qu’elle ait déboutonné son pantalon, même si je sais. Je veux l’entendre me dire ce qu’elle fait de sa main, pendant que je regarde ma femme éplucher les carottes du souper. Je veux entendre sa respiration s’accélérer, je veux l’entendre gémir, et me raconter toutes les cochoncetés qu’on ferait si j’étais là, avec elle.
Elle veut que j’y sois, elle dit. Là. Avec elle. Elle veut (zé exige) que je la rejoigne. Tout de suite. Maintenant. Là là.
Elle insiste.
Trop.
Exaspérante jusqu’au bout du fil. Les femmes. Tu leur donne ton pénis, elle prennent les couilles.

Je pense que je suis en train de débander, et je débande. Automatique, que voulez-vous.
Je mets l’emphase sur le «ma femme» et le «priorités» quand je lui dis que «ma femme est en train de préparer le souper, et que le client pourra attendre, il faut savoir mettre ses priorités à la bonne place.»
Là-dessus, pendant qu’un silence pesant s’installe de l’autre côté du combiné et que j’imagine une moue renfrognée remplacer le sourire coquin, l’intéressée délaisse ses légumes et fronce les sourcils.
Je lis sur ses lèvres que ah-non-hein-je-vais-pas-encore-retourner-au-travail. C’est un ordre.
Une autre moue renfrognée qui vient de me prouver qu’il est anatomiquement possible que mon pénis rentre à l’intérieur de mon corps.

Mon interlocutrice a raccroché.

Je rejoins ma moitié et son couteau de boucher (est-ce bien nécessaire, pour couper des tomates?), et l’embrasse dans le cou. Elle me repousse. Évidemment.
Il fait froid, dans cette cuisine, ou c’est moi?
C’est elle.

Si ce n’était pas ma femme qui gérait l’argent-du-ménage, si je pouvais jouir de mon salaire comme bon me semble, si j’avais économisé l’argent de poche qu’elle m’alloue depuis quelques mois, au lieu de m’acheter en cachette des cigarettes, des capotes et des magazines de cul, si j’avais des couilles… j’irais me les faire vider chez une pute, tiens.
Une professionnelle, ça charge ptêt un supplément pour garantir le pas de moue renfrognée…

The borscht incident - la véritable histoire de notre rencontre

Je ne sais plus quelle heure il était ni ce que je faisais là, mais il devait être tard, puisque c’était la nuit et que je sortais du bar, et je devais avoir faim, vu qu’en passant devant un resto-ouvert-24-heures-de-sur-l’avenue-Saint-Laurent, je me suis arrêtée pour y manger une frite.
C’était une de ces nuits de février où on pense que l’hiver durera toute la vie.

Je ne l’ai pas su tout de suite, mais mon hiver s’est fini là, en entrant dans le resto-presque-vide-ouvert-24-heures-de-sur-l’avenue-Saint-Laurent, quand je l’ai vu jouer dans son borscht.

Je me suis assise pas trop loin de sa table, même si l’endroit était désert, et j’ai attendu pour commander ma frite.
La serveuse, qui devait être jeune et rêver de cinéma quand la place a ouvert en l’an mil neuf cent cinquante sept si on en croit l’état du mobilier, et son état à elle, est venue m’apporter un menu. Je suis le genre de fille qui aime se garder des portes ouvertes, alors j’ai quand même regardé ce que la carte avait d’autre de bon à m’offrir.
Rien.
À le voir jouer dans sa soupe, certainement pas du borscht, je me suis dit. J’ai souri, sans me rendre compte que je le regardais encore, et il m’a souri. J’ai arrêté de sourire au vide pour lui sourire à lui.
C’est une histoire qui commence par des sourires, donc, comme beaucoup d’histoires. Et aussi par une grimace.
Une grimace pour me mettre en garde «quoi qu’il arrive, ne commande pas de borscht». J’ai encore souri, et, studieuse, j’ai fait semblant de consulter le menu. Je m’étais, contre toute attente, décidée pour une frite.

Dédaignant son assiette, car le borscht est, au resto-ouvert-24-heures-de-sur-l’avenue-Saint-Laurent, servi dans une assiette creuse et non dans un bol, certainement pour ne pas que le client bègue se voie obligé de commander un «bol de bortsch», il lisait le journal, et arrachait parfois des morceaux d’articles ou des pages entières, qu’il pliait, et rangeait ensuite soigneusement dans son sac.
J’ai sorti mon carnet rose avec un coeur dessus pour me donner une contenance et je gribouillais «Il arrachait parfois des morceaux d’articles ou des pages entières, qu’il pliait, et rangeait ensuite soigneusement dans son sac» quand ma frite est arrivée, accourant difficilement sur ses petites pattes de frites.
Il avait délaissé son journal pour recommencer à interroger les entrailles de son borscht à coups de cuillère à soupe. Pour mieux voir l’avenir, certainement, il y déposait de temps en temps des morceaux de pain qui flottaient insolemment à la surface.
Petit sourire gêné quand il s’est rendu compte que je l’observais, petit sourire gêné quand j’ai vu qu’il s’était rendu compte que je l’observais.
Je vous avais prévenu que c’était une histoire qui commençait par des sourires.

Je lui ai offert une frite, pour me faire pardonner cet examen bien peu discret.
Encore un sourire, mais un plus franc.
Un qui disait «je pensais que tu demanderais jamais!».
Il a mis son sac avec les coupures de journaux dedans sur son épaule, son manteau et son écharpe - rouge- sur son bras, sa soupe dans une main, son verre d’eau dans l’autre, et il est venu me rejoindre à ma table.
Une fois ses affaires et lui posés sur le banc en face du mien, son assiette sur la table, il m’a déclaré qu’il pensait vouloir un borscht quand en fait, c’était de moutarde dont il avait envie.
J’ai ri.
«Je peux, pour vrai?» m’a t-il demandé en pointant les frites que je lui avais offertes.
- Oui vas-y, moi je pensais que j’avais envie de frites, mais finalement c’est du borscht que je voulais.»
Il a ri.
«Si t’as envie d’un borscht, c’est pas ici qu’il faut venir… ici il est pas bon. Chaque fois je me fais avoir. Je pense que j’aime ça, pis finalement non. Je pense, par contre, qu’il y a un restaurant où je l’aime… mais c’est pas une histoire vraiment intéressante. Parle moi de toi.»
Qu’est-ce qu’on répond à cette question?
Je ne sais jamais.
Du coup je n’ai rien répondu, je lui ai demandé pourquoi il tartinait ses frites de moutarde avant de les manger, si ce serait pas plus simple de les tremper dedans, comme si c’était de la mayonnaise.
«Ah. T’es le genre de fille qui mange ses frites avec de la mayonnaise, donc.
- Voilà.»
J’ai eu l’impression d’avoir marqué un point dans son questionnaire imaginaire. Certains demandent chat ou chien, bière ou vin, string ou culotte, bi, gay ou hétéro, lui, il a demandé mayo avec frites oui ou non. Et j’avais eu bon. Applaudissements de la foule.
Chaque fois qu’il finissait de badigeonner sa frite avec le tube de moutarde, il le lançait en l’air, un peu comme Tom Cruise dans Cocktail, en moins habile mais en plus cute. Et avec un tube de moutarde au lieu d’un shaker. Et sans les Beach Boys en background. Et sans la chemise à fleurs. Sinon pareil.

Il a dit qu’il aimait mes sourcils.
Je ne lui ai pas dit que j’aimais ses cheveux, ses yeux, sa bouche, son sourire, ses avant-bras, son cou, ses mains, et le trou dans sa langue. J’ai juste souri, puisque c’est une histoire de sourires, et on s’est regardés.
En souriant, donc.
Il parlait beaucoup, entre deux badigeonnages de frites et deux «Parle moi de toi, moi je parle trop». Il parlait beaucoup mais il ne disait rien. Je n’apprenais rien alors que je voulais tout savoir.

Je ne sais pas trop comment c’est arrivé, ni ce qui s’est passé alors que je rangeais mon carnet dans mon sac pour essayer d’éviter que son regard me fasse mal en me transperçant, toujours est-il que j’ai reçu du bortsch. Partout.
Pas juste moi, toute la table. Le mur, par terre, le reste de frites, les verres… tout.
Moi pleine de bortsch, le reste de frites plein de bortsch, la table pleine de bortsch, mon verre d’eau plein de bortsch, son assiette vide de bortsch, avec au milieu, le tube de moutarde tombé dans l’assiette, plein de bortsch, et lui, intact, mortifié. Rouge bortsch.
J’ai éclaté de rire.

C’est le genre de trucs qui doivent arriver tout le temps, un faux-mouvement lors d’un rattrapé de tube de moutarde au dessus d’une assiette de bortsch, parce que la serveuse a été efficace comme une maman. Elle nous a changé de place, nous a donné plein de serviettes et un refill de frites propres et de verres chauds… et une nouvelle assiette de soupe.
Je n’en avais pas envie, mais je lui ai dit que j’allais m’en aller avant qu’il ne m’embortschise à nouveau.
«Après cet incident, je serais idiot de penser que tu accepterais de me revoir…
- Ben oui tu serais idiot. Et je serais idiote d’accepter.»
Il est sorti avec moi, laissant son bortsch tout neuf refroidir, et qui sait, faire lui aussi connaissance avec le tube de moutarde de façon moins abrupte, en attendant que la serveuse les desserve vers de nouvelles aventures.

Tous les deux debout entre les deux portes, pallier de décompression entre les néons blafards et le chauffage électrique, et les lumières des taxis et le froid transperçant comme du bortsch, on s’est dit des niaiseries avant que je lui donne mon email et qu’il me donne le sien. Je lui ai demandé si c’était son vrai nom. Il a dit que oui. Je ne lui ai pas dit que j’aimais son nom, mais il m’a dit qu’il aimait ma bouche.
J’ai dit «merci» avec ma bouche qu’il aimait, et j’ai souri avec, aussi.
En fond sonore, there were still a light qui shinait pour John Lennon dans la radio du restaurant.
Il m’a offert une gomme à la cannelle.
Comme c’est pas bon, la gomme à la cannelle, j’ai failli répondre «non merci c’est pas bon la gomme à la cannelle», mais je voulais goûter la même chose que lui, comme pour un premier baiser avec moins de langue.

J’aime ça, depuis, la gomme à la cannelle. Bizarrement.
Ça goûte février, le borscht, les sourires, le pallier de décompression entre un resto-ouvert-24-heures et l’avenue Saint Laurent, le coeur qui bat pas mal trop vite, et surtout, lui.

Joséphine

«On va jouer un peu au foot, pis après je fais à manger, okay?» C’était une vraie question. Comme si ça ne faisait pas 3 ans qu’elle faisait ce qu’elle voulait.
«Ça marche, bébé!» j’ai répondu en reposant mon verre sur la table basse, attendant sa réponse qui me vaudrait un de mes premiers sourires de la journée. Elle m’a répondu «Je suis pas un bébé!», et j’ai souri.
Elle est partie en sautillant avec le clébard sur les talons. Un chien énorme, ce chien. Il avait élu domicile chez nous deux ans plus tôt, certainement issu des ébats de deux corniauds d’une ferme voisine. «Regarde, Bob, il m’aime bien!» qu’elle me criait en tournant sur elle même avec le chiot à ses trousses, qui tournait aussi vite, le museau collé sur la crème glacée de ma fille. Moi je répondais oui bébé, mais attache toi pas, y doit être à quelqu’un, ce chien. Elle s’était arrêtée de tourner. «Tu crois?» Elle m’a demandé comme si toute la vie était sortie d’elle d’un coup.
«Certainement, bébé, les chiens à personne, ça court pas les rues, tu sais…
- Oui mais peut-être que LUI, il est à personne.» Elle avait fini par céder, et le chiot avait englouti son cornet à la vanille, et il s’évertuait maintenant à lui nettoyer les mains de toute trace de dessert restante. J’ai pensé que tant qu’il y était, il aurait pu lui donner un petit coup sur le visage et sur les genoux.
Parce qu’elle était sale.
J’en avais fait un petit mec, qui se battait, jouait au ballon avec les autres petits mecs comme elle, ennemis des filles et du savon. J’espérais que ça aurait retardé le moment fatal où un grand imbécile moche et pas assez bien pour elle viendrait me la prendre, me laissant comme seule option de boire jusqu’à ce que j’en crève.

On avait finalement décidé d’un commun accord qu’on garderait le chien si il n’était à personne. J’avais mis des annonces un peu partout dans tout le village, pendant qu’elle lui apprenait des tours et qu’elle lui cherchait un nom. Deux ans plus tard, le chien s’était tout à tour appelé «Le chien», «Félix», «Royal Poubelle» (celui là était de moi), «Gros monsieur», «Nounours», et finalement «Otto». Pour moi, il restait «le veau», vu qu’à mon sens, il devait être issu des amours interdites d’une vache et d’un dogue allemand.

Nous nous sommes tout de suite détesté, lui et moi. Je ne le blâme pas, les chiens ont un odorat très fin, et ma propre odeur de fond de cuve me dérangeait parfois moi-même. Nous passions la journée sur le pallier de la maison, moi à boire en regardant passer les voitures et les tracteurs, lui, m’ignorant superbement, occupé à attendre que sa maîtresse descende de l’autobus jaune sur qui il aboyait furieusement dès qu’il en avait l’occasion.

L’air était déjà très chaud en cette soirée de la fin du mois de mai. Je me berçais doucement, une bière dans une main, profitant de la brise légère, complètement assommé par cette journée entière d’inaction, par le poids des choses qui furent et qui seront, et par la quantité d’alcool que j’avais dans le sang. Je l’entendais parler au veau, de loin. J’avais renoncé depuis longtemps, comme à bien d’autres choses, à lui faire admettre que ses conversations avec son chien étaient stériles. Elle me répondait toujours «Bob, Bob, Bob…» en remuant la tête d’un air désolé pour moi, tellement sûre d’elle, tellement moqueuse, tellement jolie… le portrait de sa mère.

«Maintenant qu’on est tous les deux, je vais t’appeler Bob» elle m’avait dit dans la voiture, au retour de l’hôpital. On était tous les deux sur le siège arrière, je tenais sa petite main dans la mienne, ou plutôt était-ce elle qui me tenait, le souvenir est flou. Je n’avais pas répondu, en fait je n’avais pas parlé pendant quelques semaines après ça, si je me souviens bien. Qu’elle m’appelle comme elle veut, si pour elle, tout ça n’est qu’un jeu, si «Maman est morte» n’est qu’un mot de plus à son vocabulaire, une aventure, alors tant mieux. 5 ans, c’est trop petit pour avoir mal comme j’ai mal, je m’étais dit.
Et on s’en était sortis. Du moins étais-je toujours en vie. Une vie passée à attendre qu’elle passe, à côté d’un clébard endormi. Parfois, un ancien collègue passait voir où Robert Deblois imminent chirurgien en était, et il ne repartait pas déçu. «Une épave, je vous dis, le deuil, d’accord, mais là ça fait combien? Trois, quatre ans? Mais le pire dans tout ça, c’est la petite…» Je les entendait de sur mon seuil, cancaner, peut-être même téléphoner aux services sociaux, la police, les médias, la maison blanche… Et bien qu’ils aillent se faire foutre! Et je me servis un verre à leur santé. À cette heure-ci, j’entamais le whisky.

Elle est rentrée chercher son ballon de foot, le veau sur ses talons, parce que Franck Lefèvre est un con, il veut pas qu’on joue avec son ballon à lui parce que c’est un ballon de l’équipe de France dédicacé par Zinedine.
Ah bon.
Elle est passée à côté de moi, d’un air décidé, bougeant dans son short dégueulasse le petit cul que je torchais il y a des siècles. J’ai failli lui demander ce que c’était que cette démarche, mais pas envie de parler. Le chien a posé sur moi un regard de dégoût. «Je sais» je lui ai répondu. Et il l’a rejoint en courant.

Je me suis peut-être assoupi quelques instants pour être réveillé par le bruit bourdonnant d’un désastre imminent. Des éclats de petites voix, des insultes d’enfants… la routine d’un soir d’été. Elle allait certainement revenir avec un œil au beurre noir où une manche déchirée. J’ai failli m’indigner quand une voiture est passée trop vite devant la maison.

J’allais me resservir un verre quand j’ai entendu des freins crisser, et un son inhumain sortir d’une gorge qui me semblait être celle de ma fille. Et toujours ce bruit sourd, comme si j’avais la tête sous l’eau. Depuis quand, ce bruit? En minutes, en journées?
Je fus surpris de constater que mes jambes étaient capables de me porter, et même de courir, sans presque trébucher compte tenu de mon taux d’alcoolémie élevé. Je devais faire le tour de la maison pour arriver à l’endroit d’où provenait le cri, maintenant remplacé par des pleurs étouffés, une voix hystérique et des vélos qu’on enfourche pour partir le plus loin possible.

Lorsque j’ai croisé des gamins à vélo, je leur ai demandé d’une voix rauque ce qui s’était passé, mais les enfants n’ont pas plus le droit de me parler que de venir chez nous ou de m’approcher. J’ai couru plus vite, remuant les mains autour de mon crâne pour faire cesser ce bourdonnement. J’ai soudain vu ma fille couchée au milieu de la route, la tête enfouie dans la carcasse d’un gros animal qui semblait être un veau. Une voiture arrêtée sur le bas côté, une bonne femme hystérique, quelques gamins encore là, autour, comme figés, le tout suspendu dans le temps. Irréel.
Et ce bourdonnement qui ne veut pas me foutre la paix!

J’ai continué de m’approcher, et si je n’avais pas déjà dessaoulé, le deuxième cri de ma fille, encore plus chargé de douleur que le premier, avait fini le travail.
Le chien avait été tué sur le coup.

La conductrice me posait des questions, est-ce que j’étais le père, est-ce que c’était ma fille, est-ce qu’elle peut faire quelque chose. Elle me répétait que le chien avait surgi de nulle part, qu’elle n’avait pas pu l’éviter. Au milieu du bourdonnement et des pleurs de mon bébé, je ne comprenais rien. J’ai fait signe à la bonne femme de se taire en m’agenouillant près de la dépouille de la grosse bête. Pendant que je regardais les petit doigts se refermer sur les poils et les serrer très fort, je me suis demandé comment j’allais faire pour creuser un trou si gros. Combien de bouteilles ça allait me prendre pour finir le travail.

Elle a relevé la tête, ses larmes creusaient des sillons noirs dans la poussière accumulée sur son visage. Elle me regardait. «Bob…» elle continuait de serrer la dépouille molle de son chien dans ses bras «Bob…» Je baissais la tête. Combien de verres de quel alcool pour oublier ce visage là?
Je me suis relevé doucement pour aller m’accroupir à côté d’elle et passer ma main dans ses cheveux. Comment cela se faisait-il qu’elle ne m’aie jamais rapporté de poux?
«Il est mort, bébé.» Elle faisait non de la tête. Aujourd’hui, elle comprenait le sens du mot. Elle connaissait le vide, elle connaissait l’absence, elle connaissait la douleur. Elle savait que ça n’irait pas mieux demain.
Elle continuait de me regarder en remuant la tête et en caressant la poitrine du molosse. Un regard impossible à soutenir, en grand impuissant que j’étais. Je me suis levé, pour me donner une contenance, me débarrasser du putain de bourdonnement, en espérant me réveiller avec un mal de tête, sur mon pallier, installé sur ma chaise berçante, le chien tout occupé à me détester en silence.
Mais non.

Elle se berçait maintenant d’avant en arrière, en continuant de verser des larmes déchirantes, murmurant mon prénom sans cesse, serrant la peau du chien tellement fort qu’elle en arrachait des poils. «Bob… Bob… Bob…»
«Bob, c’est le nom du chien?» m’avait demandé l’hystérique dont j’avais oublié jusqu’à l’existence.
La petite a relevé la tête, les larmes mélangées avec la morve, le visage écarlate, les cheveux collés sur le visage, la bave lui coulant le long du menton. «Qu’est-ce que je fais?» j’ai demandé à l’hystérique, ignorant sa question.
Je fixais ce qui restait de ma fille, espérant une aide quelconque, même celle de l’hystérique, espérant voir apparaître le mot fin en bas de l’écran, soulagé de voir enfin le bout de ce film. Mais pas l’ombre de la première lettre. Et moi qui avais laissé ma bouteille à côté de mon fauteuil. «Bob…» elle me regardait avec tellement d’insistance que j’en baissais les yeux, pas fort sur les confrontations.

«Bob, fais quelque chose!
- Il est mort, bébé. Y a rien à faire.» À part se saouler, j’ai pensé.
Toujours ce bourdonnement. Et les voisins qui s’étaient approchés, le bourdonnement, c’est leurs voix non? Non.

Une femme s’est agenouillée près de mon bébé. Alors que j’étais debout, devant elle, incapable de quoi que ce soit d’intelligent, elle s’était approchée, et tentait maintenant de lui faire lâcher le cadavre.
J’ai repensé à une nuit.
J’étais rentré du bar un peu tard, ou un peu tôt. J’avais passé la tête par la porte de sa chambre, pour la regarder dormir. Elle tenait le chien dans ses bras, ce chien tellement énorme que je voyais juste la moitié de son visage et sa petite main. Il avait ouvert les yeux, et avait posé sur moi un regard de reproche. Il me considérait comme un poids mort, je le savais. Un membre inutile de la meute, le troisième membre du couple qu’ils formaient, qui ne rapportait ni proie ni affection, et que la loi de la jungle aurait depuis longtemps sacrifié, «Tu veilles sur elle, elle veille sur moi, la boucle est bouclée. Maintenant bonne nuit.» je lui avais chuchoté, en prenant bien garde de ne pas réveiller ma fille avec nos conversations nocturnes à son chien et à moi.

Encore ses cris qui me tirent de mon songe. Elle ne m’appelle plus Bob, mais elle hurle «Papa» comme si ça vie en dépendait. Et qui sait, peut-être sa vie en dépend t-elle. Lui parti, qui allait veiller sur elle? Lui parti, qui allait veiller sur moi?
La voisine la tient fermement dans ses bras pendant que son mari s’apprête à prendre la carcasse du chien dans ses bras. Où étais-je pendant tout ce temps?
Toujours le bourdonnement au milieu de ma fille qui hurle un titre qu’elle ne m’a plus donné depuis près de 3 ans. Aucun alcool n’est assez fort.

J’ai couru vers le mari qui cherchait de l’aide du regard pour déplacer le chien. Je l’ai poussé, et je me suis agenouillé entre les pattes du veau. J’ai jeté un coup d’œil a ma fille. Il n’y avait qu’elle. Elle, le bourdonnement, et un chien mort.
Quand j’ai commencé à faire du bouche à bouche au veau, la voisine a certainement dût desserrer son étreinte et mon bébé en a profité pour venir s’asseoir à côté de moi.

«Qu’est-ce que je te fais espérer là, Joséphine? Il est mort, ce chien, et dans la vie, si il y a bien une chose contre laquelle on ne peut rien…» je laissais cette phrase en suspens dans mes pensées, quand j’ai senti sa petite main se poser sur mon dos. Elle m’encourageait «Allez, Papa…»
Après la respiration artificielle, je m’appliquais maintenant à essayer de faire repartir le cœur du chien. Quelques minutes, quelques heures… quelques jours peut-être ont passé. Quelques mois ou quelques années passés avec la main de ma grande fille dans le dos, et j’ai soudain senti que c’était fini. Elle avait abandonné. «Bob, il est mort.» a-t-elle constaté, les yeux plein de larmes en me caressant le bras pour me rassurer.
Il est mort.
Je sais.

Le bourdonnement était tel que j’ai laissé tomber ma tête sur la poitrine du chien. Je pleurais tout ce que je pouvais. Je pleurais sur tant de journées entières d’inaction, sur le poids des choses qui furent et qui seront, et sur la quantité d’alcool que j’avais dans le sang. Je pleurais sur le cadavre d’un chien énorme que je n’aimais même pas, sur ma vie, sur ma fille, sur les cendres de ma femme, sur mon manque de courage.
C’est là que le bourdonnement a cessé, remplacé par un boum. Deux boum, et deux yeux ouverts, un boum de plus, et le bout d’une queue qui remue doucement.

L’attroupement autour de nous qui recule d’un pas sous le souffle du miracle qui vient d’être accompli. Je m’assois sur mes talons, moi aussi abasourdi.
Ma grande fille se jette dans mes bras et me serre fort. Plus de bourdonnement.
Je caresse doucement le flanc du chien qui émet un gémissement de douleur. «Il est tout cassé, ton chien, ça va faire une sacrée note de vétérinaire, tout ça!» Je plaisante, mais je n’en même pas large.
Elle ne se démonte pas. Un miracle? Quoi de plus normal pour elle qui me tient en vie depuis 3 ans. «C’est pas grave, me dit-elle, tu vas retourner travailler, et moi je vais avoir tout le temps pour m’occuper de lui.»

Pas cette nuit

Ça fait moins mal sur le dos.
Mais alors je le vois, donc je préfère quand ça fait un peu mal.
Je sens d’abord sa respiration changer derrière moi. Parce qu’il commence tout seul, il dit que je lui fais pas beaucoup d’effet de toutes façons. Au début il essayait de me caresser, plus pour se donner bonne conscience que pour me donner un peu de plaisir, avant il me disait que j’avais la peau douce. C’est vrai qu’elle était douce, ma peau. Maintenant un peu moins.
Tant mieux.
Il met sa tête dans mon cou et je sens sa sueur et l’alcool qui transpire de tous les pores de sa peau. La première fois j’ai vomi. La deuxième fois j’ai essayé de retenir ma respiration, avec un peu de chance je serais morte sous lui, mais ça n’a pas marché, ça a juste été pire quand j’ai tenté de reprendre mon souffle.
Il pose toujours sa main droite sur mon sein droit, un petit sein blanc qui ressemble à un ventre blanc de petit oiseau. Un tout petit oiseau. Il respire de plus en plus fort et de plus en plus vite, quelque fois j’ai de la chance et il m’éjacule dans le dos, d’autres fois il est trop saoul alors il débande aussi sec et il se rendort, s’il ne se fâche pas.
Mais souvent il m’attrape par les cheveux et je dois… vous savez.
J’aime bien ça. Du moins j’aimerais bien ça si ça sentait moins mauvais et si il n’y avait pas autant de poils. Ce que je préfère c’est l’avaler en entier jusque dans le fond de la gorge, au début ça donne un peu envie de vomir, mais on s’habitue, j’aime bien aussi rouler ma langue autour et sentir que ça lui fait du bien. Pas parce que j’aime lui faire du bien, mais juste parce que je suis enfin bonne à quelque chose. Alors je m’applique, je mets beaucoup de salive, je sens son sperme qui navigue à l’intérieur, et des gouttes salées sur ma langue. Il gémit de plus en plus, il grogne, il se cambre, j’accélère le rythme, j’ajoute une main, et de l’autre je caresse ses couilles qui prient pour l’éjaculation, le va-et-vient s’accentue, je sens qu’il va jouir alors j’aspire en continuant le mouvement avec la main et j’avale tout. On pourrait presque dire goulûment. Jusqu’à la dernière goutte.

Celui-là tu ne me le mettras pas dans le ventre. Je ne sentirai pas ton pieu m’arracher l’intérieur, tes mains me labourer les seins, ta sueur piquante ne me brûlera pas les yeux, je ne serais pas étourdie par ton haleine, je ne pleurerai pas ce soir.
Tu ne t’endormiras pas sur moi cette nuit, papa.