The borscht incident - la véritable histoire de notre rencontre

Je ne sais plus quelle heure il était ni ce que je faisais là, mais il devait être tard, puisque c’était la nuit et que je sortais du bar, et je devais avoir faim, vu qu’en passant devant un resto-ouvert-24-heures-de-sur-l’avenue-Saint-Laurent, je me suis arrêtée pour y manger une frite.
C’était une de ces nuits de février où on pense que l’hiver durera toute la vie.

Je ne l’ai pas su tout de suite, mais mon hiver s’est fini là, en entrant dans le resto-presque-vide-ouvert-24-heures-de-sur-l’avenue-Saint-Laurent, quand je l’ai vu jouer dans son borscht.

Je me suis assise pas trop loin de sa table, même si l’endroit était désert, et j’ai attendu pour commander ma frite.
La serveuse, qui devait être jeune et rêver de cinéma quand la place a ouvert en l’an mil neuf cent cinquante sept si on en croit l’état du mobilier, et son état à elle, est venue m’apporter un menu. Je suis le genre de fille qui aime se garder des portes ouvertes, alors j’ai quand même regardé ce que la carte avait d’autre de bon à m’offrir.
Rien.
À le voir jouer dans sa soupe, certainement pas du borscht, je me suis dit. J’ai souri, sans me rendre compte que je le regardais encore, et il m’a souri. J’ai arrêté de sourire au vide pour lui sourire à lui.
C’est une histoire qui commence par des sourires, donc, comme beaucoup d’histoires. Et aussi par une grimace.
Une grimace pour me mettre en garde «quoi qu’il arrive, ne commande pas de borscht». J’ai encore souri, et, studieuse, j’ai fait semblant de consulter le menu. Je m’étais, contre toute attente, décidée pour une frite.

Dédaignant son assiette, car le borscht est, au resto-ouvert-24-heures-de-sur-l’avenue-Saint-Laurent, servi dans une assiette creuse et non dans un bol, certainement pour ne pas que le client bègue se voie obligé de commander un «bol de bortsch», il lisait le journal, et arrachait parfois des morceaux d’articles ou des pages entières, qu’il pliait, et rangeait ensuite soigneusement dans son sac.
J’ai sorti mon carnet rose avec un coeur dessus pour me donner une contenance et je gribouillais «Il arrachait parfois des morceaux d’articles ou des pages entières, qu’il pliait, et rangeait ensuite soigneusement dans son sac» quand ma frite est arrivée, accourant difficilement sur ses petites pattes de frites.
Il avait délaissé son journal pour recommencer à interroger les entrailles de son borscht à coups de cuillère à soupe. Pour mieux voir l’avenir, certainement, il y déposait de temps en temps des morceaux de pain qui flottaient insolemment à la surface.
Petit sourire gêné quand il s’est rendu compte que je l’observais, petit sourire gêné quand j’ai vu qu’il s’était rendu compte que je l’observais.
Je vous avais prévenu que c’était une histoire qui commençait par des sourires.

Je lui ai offert une frite, pour me faire pardonner cet examen bien peu discret.
Encore un sourire, mais un plus franc.
Un qui disait «je pensais que tu demanderais jamais!».
Il a mis son sac avec les coupures de journaux dedans sur son épaule, son manteau et son écharpe - rouge- sur son bras, sa soupe dans une main, son verre d’eau dans l’autre, et il est venu me rejoindre à ma table.
Une fois ses affaires et lui posés sur le banc en face du mien, son assiette sur la table, il m’a déclaré qu’il pensait vouloir un borscht quand en fait, c’était de moutarde dont il avait envie.
J’ai ri.
«Je peux, pour vrai?» m’a t-il demandé en pointant les frites que je lui avais offertes.
- Oui vas-y, moi je pensais que j’avais envie de frites, mais finalement c’est du borscht que je voulais.»
Il a ri.
«Si t’as envie d’un borscht, c’est pas ici qu’il faut venir… ici il est pas bon. Chaque fois je me fais avoir. Je pense que j’aime ça, pis finalement non. Je pense, par contre, qu’il y a un restaurant où je l’aime… mais c’est pas une histoire vraiment intéressante. Parle moi de toi.»
Qu’est-ce qu’on répond à cette question?
Je ne sais jamais.
Du coup je n’ai rien répondu, je lui ai demandé pourquoi il tartinait ses frites de moutarde avant de les manger, si ce serait pas plus simple de les tremper dedans, comme si c’était de la mayonnaise.
«Ah. T’es le genre de fille qui mange ses frites avec de la mayonnaise, donc.
- Voilà.»
J’ai eu l’impression d’avoir marqué un point dans son questionnaire imaginaire. Certains demandent chat ou chien, bière ou vin, string ou culotte, bi, gay ou hétéro, lui, il a demandé mayo avec frites oui ou non. Et j’avais eu bon. Applaudissements de la foule.
Chaque fois qu’il finissait de badigeonner sa frite avec le tube de moutarde, il le lançait en l’air, un peu comme Tom Cruise dans Cocktail, en moins habile mais en plus cute. Et avec un tube de moutarde au lieu d’un shaker. Et sans les Beach Boys en background. Et sans la chemise à fleurs. Sinon pareil.

Il a dit qu’il aimait mes sourcils.
Je ne lui ai pas dit que j’aimais ses cheveux, ses yeux, sa bouche, son sourire, ses avant-bras, son cou, ses mains, et le trou dans sa langue. J’ai juste souri, puisque c’est une histoire de sourires, et on s’est regardés.
En souriant, donc.
Il parlait beaucoup, entre deux badigeonnages de frites et deux «Parle moi de toi, moi je parle trop». Il parlait beaucoup mais il ne disait rien. Je n’apprenais rien alors que je voulais tout savoir.

Je ne sais pas trop comment c’est arrivé, ni ce qui s’est passé alors que je rangeais mon carnet dans mon sac pour essayer d’éviter que son regard me fasse mal en me transperçant, toujours est-il que j’ai reçu du bortsch. Partout.
Pas juste moi, toute la table. Le mur, par terre, le reste de frites, les verres… tout.
Moi pleine de bortsch, le reste de frites plein de bortsch, la table pleine de bortsch, mon verre d’eau plein de bortsch, son assiette vide de bortsch, avec au milieu, le tube de moutarde tombé dans l’assiette, plein de bortsch, et lui, intact, mortifié. Rouge bortsch.
J’ai éclaté de rire.

C’est le genre de trucs qui doivent arriver tout le temps, un faux-mouvement lors d’un rattrapé de tube de moutarde au dessus d’une assiette de bortsch, parce que la serveuse a été efficace comme une maman. Elle nous a changé de place, nous a donné plein de serviettes et un refill de frites propres et de verres chauds… et une nouvelle assiette de soupe.
Je n’en avais pas envie, mais je lui ai dit que j’allais m’en aller avant qu’il ne m’embortschise à nouveau.
«Après cet incident, je serais idiot de penser que tu accepterais de me revoir…
- Ben oui tu serais idiot. Et je serais idiote d’accepter.»
Il est sorti avec moi, laissant son bortsch tout neuf refroidir, et qui sait, faire lui aussi connaissance avec le tube de moutarde de façon moins abrupte, en attendant que la serveuse les desserve vers de nouvelles aventures.

Tous les deux debout entre les deux portes, pallier de décompression entre les néons blafards et le chauffage électrique, et les lumières des taxis et le froid transperçant comme du bortsch, on s’est dit des niaiseries avant que je lui donne mon email et qu’il me donne le sien. Je lui ai demandé si c’était son vrai nom. Il a dit que oui. Je ne lui ai pas dit que j’aimais son nom, mais il m’a dit qu’il aimait ma bouche.
J’ai dit «merci» avec ma bouche qu’il aimait, et j’ai souri avec, aussi.
En fond sonore, there were still a light qui shinait pour John Lennon dans la radio du restaurant.
Il m’a offert une gomme à la cannelle.
Comme c’est pas bon, la gomme à la cannelle, j’ai failli répondre «non merci c’est pas bon la gomme à la cannelle», mais je voulais goûter la même chose que lui, comme pour un premier baiser avec moins de langue.

J’aime ça, depuis, la gomme à la cannelle. Bizarrement.
Ça goûte février, le borscht, les sourires, le pallier de décompression entre un resto-ouvert-24-heures et l’avenue Saint Laurent, le coeur qui bat pas mal trop vite, et surtout, lui.

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