Joséphine

«On va jouer un peu au foot, pis après je fais à manger, okay?» C’était une vraie question. Comme si ça ne faisait pas 3 ans qu’elle faisait ce qu’elle voulait.
«Ça marche, bébé!» j’ai répondu en reposant mon verre sur la table basse, attendant sa réponse qui me vaudrait un de mes premiers sourires de la journée. Elle m’a répondu «Je suis pas un bébé!», et j’ai souri.
Elle est partie en sautillant avec le clébard sur les talons. Un chien énorme, ce chien. Il avait élu domicile chez nous deux ans plus tôt, certainement issu des ébats de deux corniauds d’une ferme voisine. «Regarde, Bob, il m’aime bien!» qu’elle me criait en tournant sur elle même avec le chiot à ses trousses, qui tournait aussi vite, le museau collé sur la crème glacée de ma fille. Moi je répondais oui bébé, mais attache toi pas, y doit être à quelqu’un, ce chien. Elle s’était arrêtée de tourner. «Tu crois?» Elle m’a demandé comme si toute la vie était sortie d’elle d’un coup.
«Certainement, bébé, les chiens à personne, ça court pas les rues, tu sais…
- Oui mais peut-être que LUI, il est à personne.» Elle avait fini par céder, et le chiot avait englouti son cornet à la vanille, et il s’évertuait maintenant à lui nettoyer les mains de toute trace de dessert restante. J’ai pensé que tant qu’il y était, il aurait pu lui donner un petit coup sur le visage et sur les genoux.
Parce qu’elle était sale.
J’en avais fait un petit mec, qui se battait, jouait au ballon avec les autres petits mecs comme elle, ennemis des filles et du savon. J’espérais que ça aurait retardé le moment fatal où un grand imbécile moche et pas assez bien pour elle viendrait me la prendre, me laissant comme seule option de boire jusqu’à ce que j’en crève.

On avait finalement décidé d’un commun accord qu’on garderait le chien si il n’était à personne. J’avais mis des annonces un peu partout dans tout le village, pendant qu’elle lui apprenait des tours et qu’elle lui cherchait un nom. Deux ans plus tard, le chien s’était tout à tour appelé «Le chien», «Félix», «Royal Poubelle» (celui là était de moi), «Gros monsieur», «Nounours», et finalement «Otto». Pour moi, il restait «le veau», vu qu’à mon sens, il devait être issu des amours interdites d’une vache et d’un dogue allemand.

Nous nous sommes tout de suite détesté, lui et moi. Je ne le blâme pas, les chiens ont un odorat très fin, et ma propre odeur de fond de cuve me dérangeait parfois moi-même. Nous passions la journée sur le pallier de la maison, moi à boire en regardant passer les voitures et les tracteurs, lui, m’ignorant superbement, occupé à attendre que sa maîtresse descende de l’autobus jaune sur qui il aboyait furieusement dès qu’il en avait l’occasion.

L’air était déjà très chaud en cette soirée de la fin du mois de mai. Je me berçais doucement, une bière dans une main, profitant de la brise légère, complètement assommé par cette journée entière d’inaction, par le poids des choses qui furent et qui seront, et par la quantité d’alcool que j’avais dans le sang. Je l’entendais parler au veau, de loin. J’avais renoncé depuis longtemps, comme à bien d’autres choses, à lui faire admettre que ses conversations avec son chien étaient stériles. Elle me répondait toujours «Bob, Bob, Bob…» en remuant la tête d’un air désolé pour moi, tellement sûre d’elle, tellement moqueuse, tellement jolie… le portrait de sa mère.

«Maintenant qu’on est tous les deux, je vais t’appeler Bob» elle m’avait dit dans la voiture, au retour de l’hôpital. On était tous les deux sur le siège arrière, je tenais sa petite main dans la mienne, ou plutôt était-ce elle qui me tenait, le souvenir est flou. Je n’avais pas répondu, en fait je n’avais pas parlé pendant quelques semaines après ça, si je me souviens bien. Qu’elle m’appelle comme elle veut, si pour elle, tout ça n’est qu’un jeu, si «Maman est morte» n’est qu’un mot de plus à son vocabulaire, une aventure, alors tant mieux. 5 ans, c’est trop petit pour avoir mal comme j’ai mal, je m’étais dit.
Et on s’en était sortis. Du moins étais-je toujours en vie. Une vie passée à attendre qu’elle passe, à côté d’un clébard endormi. Parfois, un ancien collègue passait voir où Robert Deblois imminent chirurgien en était, et il ne repartait pas déçu. «Une épave, je vous dis, le deuil, d’accord, mais là ça fait combien? Trois, quatre ans? Mais le pire dans tout ça, c’est la petite…» Je les entendait de sur mon seuil, cancaner, peut-être même téléphoner aux services sociaux, la police, les médias, la maison blanche… Et bien qu’ils aillent se faire foutre! Et je me servis un verre à leur santé. À cette heure-ci, j’entamais le whisky.

Elle est rentrée chercher son ballon de foot, le veau sur ses talons, parce que Franck Lefèvre est un con, il veut pas qu’on joue avec son ballon à lui parce que c’est un ballon de l’équipe de France dédicacé par Zinedine.
Ah bon.
Elle est passée à côté de moi, d’un air décidé, bougeant dans son short dégueulasse le petit cul que je torchais il y a des siècles. J’ai failli lui demander ce que c’était que cette démarche, mais pas envie de parler. Le chien a posé sur moi un regard de dégoût. «Je sais» je lui ai répondu. Et il l’a rejoint en courant.

Je me suis peut-être assoupi quelques instants pour être réveillé par le bruit bourdonnant d’un désastre imminent. Des éclats de petites voix, des insultes d’enfants… la routine d’un soir d’été. Elle allait certainement revenir avec un œil au beurre noir où une manche déchirée. J’ai failli m’indigner quand une voiture est passée trop vite devant la maison.

J’allais me resservir un verre quand j’ai entendu des freins crisser, et un son inhumain sortir d’une gorge qui me semblait être celle de ma fille. Et toujours ce bruit sourd, comme si j’avais la tête sous l’eau. Depuis quand, ce bruit? En minutes, en journées?
Je fus surpris de constater que mes jambes étaient capables de me porter, et même de courir, sans presque trébucher compte tenu de mon taux d’alcoolémie élevé. Je devais faire le tour de la maison pour arriver à l’endroit d’où provenait le cri, maintenant remplacé par des pleurs étouffés, une voix hystérique et des vélos qu’on enfourche pour partir le plus loin possible.

Lorsque j’ai croisé des gamins à vélo, je leur ai demandé d’une voix rauque ce qui s’était passé, mais les enfants n’ont pas plus le droit de me parler que de venir chez nous ou de m’approcher. J’ai couru plus vite, remuant les mains autour de mon crâne pour faire cesser ce bourdonnement. J’ai soudain vu ma fille couchée au milieu de la route, la tête enfouie dans la carcasse d’un gros animal qui semblait être un veau. Une voiture arrêtée sur le bas côté, une bonne femme hystérique, quelques gamins encore là, autour, comme figés, le tout suspendu dans le temps. Irréel.
Et ce bourdonnement qui ne veut pas me foutre la paix!

J’ai continué de m’approcher, et si je n’avais pas déjà dessaoulé, le deuxième cri de ma fille, encore plus chargé de douleur que le premier, avait fini le travail.
Le chien avait été tué sur le coup.

La conductrice me posait des questions, est-ce que j’étais le père, est-ce que c’était ma fille, est-ce qu’elle peut faire quelque chose. Elle me répétait que le chien avait surgi de nulle part, qu’elle n’avait pas pu l’éviter. Au milieu du bourdonnement et des pleurs de mon bébé, je ne comprenais rien. J’ai fait signe à la bonne femme de se taire en m’agenouillant près de la dépouille de la grosse bête. Pendant que je regardais les petit doigts se refermer sur les poils et les serrer très fort, je me suis demandé comment j’allais faire pour creuser un trou si gros. Combien de bouteilles ça allait me prendre pour finir le travail.

Elle a relevé la tête, ses larmes creusaient des sillons noirs dans la poussière accumulée sur son visage. Elle me regardait. «Bob…» elle continuait de serrer la dépouille molle de son chien dans ses bras «Bob…» Je baissais la tête. Combien de verres de quel alcool pour oublier ce visage là?
Je me suis relevé doucement pour aller m’accroupir à côté d’elle et passer ma main dans ses cheveux. Comment cela se faisait-il qu’elle ne m’aie jamais rapporté de poux?
«Il est mort, bébé.» Elle faisait non de la tête. Aujourd’hui, elle comprenait le sens du mot. Elle connaissait le vide, elle connaissait l’absence, elle connaissait la douleur. Elle savait que ça n’irait pas mieux demain.
Elle continuait de me regarder en remuant la tête et en caressant la poitrine du molosse. Un regard impossible à soutenir, en grand impuissant que j’étais. Je me suis levé, pour me donner une contenance, me débarrasser du putain de bourdonnement, en espérant me réveiller avec un mal de tête, sur mon pallier, installé sur ma chaise berçante, le chien tout occupé à me détester en silence.
Mais non.

Elle se berçait maintenant d’avant en arrière, en continuant de verser des larmes déchirantes, murmurant mon prénom sans cesse, serrant la peau du chien tellement fort qu’elle en arrachait des poils. «Bob… Bob… Bob…»
«Bob, c’est le nom du chien?» m’avait demandé l’hystérique dont j’avais oublié jusqu’à l’existence.
La petite a relevé la tête, les larmes mélangées avec la morve, le visage écarlate, les cheveux collés sur le visage, la bave lui coulant le long du menton. «Qu’est-ce que je fais?» j’ai demandé à l’hystérique, ignorant sa question.
Je fixais ce qui restait de ma fille, espérant une aide quelconque, même celle de l’hystérique, espérant voir apparaître le mot fin en bas de l’écran, soulagé de voir enfin le bout de ce film. Mais pas l’ombre de la première lettre. Et moi qui avais laissé ma bouteille à côté de mon fauteuil. «Bob…» elle me regardait avec tellement d’insistance que j’en baissais les yeux, pas fort sur les confrontations.

«Bob, fais quelque chose!
- Il est mort, bébé. Y a rien à faire.» À part se saouler, j’ai pensé.
Toujours ce bourdonnement. Et les voisins qui s’étaient approchés, le bourdonnement, c’est leurs voix non? Non.

Une femme s’est agenouillée près de mon bébé. Alors que j’étais debout, devant elle, incapable de quoi que ce soit d’intelligent, elle s’était approchée, et tentait maintenant de lui faire lâcher le cadavre.
J’ai repensé à une nuit.
J’étais rentré du bar un peu tard, ou un peu tôt. J’avais passé la tête par la porte de sa chambre, pour la regarder dormir. Elle tenait le chien dans ses bras, ce chien tellement énorme que je voyais juste la moitié de son visage et sa petite main. Il avait ouvert les yeux, et avait posé sur moi un regard de reproche. Il me considérait comme un poids mort, je le savais. Un membre inutile de la meute, le troisième membre du couple qu’ils formaient, qui ne rapportait ni proie ni affection, et que la loi de la jungle aurait depuis longtemps sacrifié, «Tu veilles sur elle, elle veille sur moi, la boucle est bouclée. Maintenant bonne nuit.» je lui avais chuchoté, en prenant bien garde de ne pas réveiller ma fille avec nos conversations nocturnes à son chien et à moi.

Encore ses cris qui me tirent de mon songe. Elle ne m’appelle plus Bob, mais elle hurle «Papa» comme si ça vie en dépendait. Et qui sait, peut-être sa vie en dépend t-elle. Lui parti, qui allait veiller sur elle? Lui parti, qui allait veiller sur moi?
La voisine la tient fermement dans ses bras pendant que son mari s’apprête à prendre la carcasse du chien dans ses bras. Où étais-je pendant tout ce temps?
Toujours le bourdonnement au milieu de ma fille qui hurle un titre qu’elle ne m’a plus donné depuis près de 3 ans. Aucun alcool n’est assez fort.

J’ai couru vers le mari qui cherchait de l’aide du regard pour déplacer le chien. Je l’ai poussé, et je me suis agenouillé entre les pattes du veau. J’ai jeté un coup d’œil a ma fille. Il n’y avait qu’elle. Elle, le bourdonnement, et un chien mort.
Quand j’ai commencé à faire du bouche à bouche au veau, la voisine a certainement dût desserrer son étreinte et mon bébé en a profité pour venir s’asseoir à côté de moi.

«Qu’est-ce que je te fais espérer là, Joséphine? Il est mort, ce chien, et dans la vie, si il y a bien une chose contre laquelle on ne peut rien…» je laissais cette phrase en suspens dans mes pensées, quand j’ai senti sa petite main se poser sur mon dos. Elle m’encourageait «Allez, Papa…»
Après la respiration artificielle, je m’appliquais maintenant à essayer de faire repartir le cœur du chien. Quelques minutes, quelques heures… quelques jours peut-être ont passé. Quelques mois ou quelques années passés avec la main de ma grande fille dans le dos, et j’ai soudain senti que c’était fini. Elle avait abandonné. «Bob, il est mort.» a-t-elle constaté, les yeux plein de larmes en me caressant le bras pour me rassurer.
Il est mort.
Je sais.

Le bourdonnement était tel que j’ai laissé tomber ma tête sur la poitrine du chien. Je pleurais tout ce que je pouvais. Je pleurais sur tant de journées entières d’inaction, sur le poids des choses qui furent et qui seront, et sur la quantité d’alcool que j’avais dans le sang. Je pleurais sur le cadavre d’un chien énorme que je n’aimais même pas, sur ma vie, sur ma fille, sur les cendres de ma femme, sur mon manque de courage.
C’est là que le bourdonnement a cessé, remplacé par un boum. Deux boum, et deux yeux ouverts, un boum de plus, et le bout d’une queue qui remue doucement.

L’attroupement autour de nous qui recule d’un pas sous le souffle du miracle qui vient d’être accompli. Je m’assois sur mes talons, moi aussi abasourdi.
Ma grande fille se jette dans mes bras et me serre fort. Plus de bourdonnement.
Je caresse doucement le flanc du chien qui émet un gémissement de douleur. «Il est tout cassé, ton chien, ça va faire une sacrée note de vétérinaire, tout ça!» Je plaisante, mais je n’en même pas large.
Elle ne se démonte pas. Un miracle? Quoi de plus normal pour elle qui me tient en vie depuis 3 ans. «C’est pas grave, me dit-elle, tu vas retourner travailler, et moi je vais avoir tout le temps pour m’occuper de lui.»

1 commentaire jusquà maintenant ↓

#1 t4n on 07.26.09 at 4:30 am

Wow Sof.. Je suis officiellement devenue fan de toi après cette histoire!

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