«Allo?
- Allo…»
Dès que j’entends sa voix, mon cœur se met à vouloir sortir de ma poitrine. Les idées s’empilent dans ma tête comme un jeu de Mikado et je ne suis capable de répondre qu’un «euh…» hésitant et pas viril pour deux cennes.
«T’es tout seul?» me demande-t-elle de sa voix suave qui laisse deviner un sourire en coin.
Du divan j’aperçois ma femme, de dos, s’affairant sur le plan de travail. Je tourne la tête dans l’autre sens pour faire aller mes mots vers la salle de bain, en espérant qu’ils ne ricochent pas sur le miroir pour se retrouver dans la cuisine, et je réponds «Euh… non. Pas vraiment.»
Beaucoup d’efforts pour pas grand-chose, finalement.
Son sourire me rappelle sa bouche, et sa bouche sa langue, et sa langue…
Une pensée fugace et incongrue des poubelles qui s’accumulent sur son balcon est vite chassée par le souvenir de la fois où on l’a fait, moi derrière elle, elle appuyée sur une porte vitrée.
«Je peux pas te parler là…» J’essaye de prendre un air naturel au cas où ma femme se retourne. Encore très belle, ma femme. Différente, mais très belle.
Je bande.
Je sais pas si c’est la voix qui fait penser à la bouche qui fait penser à la langue, je sais pas si c’est la présence de ma femme, encore très belle mais différente ou une combinaison des deux, mais je bande, et plus je pense que je bande, plus je bande. Étonnant, comme phénomène.
Parfois - pas souvent, mais quand même- c’est l’inverse. Je ne bande pas, je pense que je ne bande pas, et du coup je bande pas. Enfin moins.
Quoique vous me direz, si on retranche zéro de zéro, ça fait toujours autant zéro.
Elle ne raccroche pas. Elle me demande ce que je fais. Je lui demande «La charte graphique?» et elle rit. Elle me demande si je bande. C’est un sujet redondant. Je lui réponds que euh oui.
Coup d’oeil vers le dos de ma femme qui épluche des légumes. Elle sait en faire, des choses, ma femme, avec son dos, c’est une femme formidable. C’est une femme formidable. C’est une femme formidable…
Je suis décontenancé, et je ne suis pas drôle, décontenancé, moi qui suis d’ordinaire si comique.
Je suis décontenancé, et dans cet état-là, j’utilise le mot «comique», puisque je n’ai pas pu placer «zucchini».
Elle me dit qu’elle pensait à moi, alors qu’elle a appelé. La fille du téléphone. La fille du bureau d’à-côté, la fille des emails, la fille avec sa jupe, la fille avec son string à elle dans ma main à moi, la fille de sur mon bureau, avec sa jupe relevée et moi derrière elle, la fille avec sa bouche qui me fait penser à sa langue.
Elle a appelé parce qu’elle a envie de moi, qu’elle dit.
Allons bon.
Il faudrait que je m’exile. Dans la chambre. La chambre, c’est bien mais louche.
«L’exil téléphonique est louche pour l’homme adultère», proverbe québécois, moi, juin 2007.
Je reste donc planté au milieu du salon, les yeux rivés sur un dos qui émince, l’oreille collée sur une bouche qui fait penser à une langue, ne sachant plus à quel saint me vouer.
Ses saints, à celle du téléphone, sont petits et blancs. Ceux de ma femmes sont moins petits, et moins blancs. Je les honore le premier novembre de chaque année.
Sous un des coussins écaille-de-tortue que ma blonde a acheté chez Linen Chest pour aller avec les rideaux, le tapis, les bougeoirs et le centre de table, mon érection. «Sous les pavés, la plage», qu’y disaient.
Je parle logo et code de couleur pendant que l’autre bout du fil me chuchote des obscénités au creux de l’oreille. Ça l’amuse beaucoup, l’autre bout du fil. Il est très joueur. Je dois l’être aussi, puisque je ne raccroche pas.
Je dois surtout être fou.
Je veux savoir ce qui se passe après qu’elle ait déboutonné son pantalon, même si je sais. Je veux l’entendre me dire ce qu’elle fait de sa main, pendant que je regarde ma femme éplucher les carottes du souper. Je veux entendre sa respiration s’accélérer, je veux l’entendre gémir, et me raconter toutes les cochoncetés qu’on ferait si j’étais là, avec elle.
Elle veut que j’y sois, elle dit. Là. Avec elle. Elle veut (zé exige) que je la rejoigne. Tout de suite. Maintenant. Là là.
Elle insiste.
Trop.
Exaspérante jusqu’au bout du fil. Les femmes. Tu leur donne ton pénis, elle prennent les couilles.
Je pense que je suis en train de débander, et je débande. Automatique, que voulez-vous.
Je mets l’emphase sur le «ma femme» et le «priorités» quand je lui dis que «ma femme est en train de préparer le souper, et que le client pourra attendre, il faut savoir mettre ses priorités à la bonne place.»
Là-dessus, pendant qu’un silence pesant s’installe de l’autre côté du combiné et que j’imagine une moue renfrognée remplacer le sourire coquin, l’intéressée délaisse ses légumes et fronce les sourcils.
Je lis sur ses lèvres que ah-non-hein-je-vais-pas-encore-retourner-au-travail. C’est un ordre.
Une autre moue renfrognée qui vient de me prouver qu’il est anatomiquement possible que mon pénis rentre à l’intérieur de mon corps.
Mon interlocutrice a raccroché.
Je rejoins ma moitié et son couteau de boucher (est-ce bien nécessaire, pour couper des tomates?), et l’embrasse dans le cou. Elle me repousse. Évidemment.
Il fait froid, dans cette cuisine, ou c’est moi?
C’est elle.
Si ce n’était pas ma femme qui gérait l’argent-du-ménage, si je pouvais jouir de mon salaire comme bon me semble, si j’avais économisé l’argent de poche qu’elle m’alloue depuis quelques mois, au lieu de m’acheter en cachette des cigarettes, des capotes et des magazines de cul, si j’avais des couilles… j’irais me les faire vider chez une pute, tiens.
Une professionnelle, ça charge ptêt un supplément pour garantir le pas de moue renfrognée…
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